Silences

26 Sep

Silences

Nous avons tous en mémoire de très beaux silences.

On se souvient de ces moments ou, liés au-delà des mots, nous vibrions de concert. Un regard, un geste, suffisait alors à savoir que tout allait bien.

Quand d’aucuns prétendent le silence d’or face à une parole qui ne serait que d’argent, nous portons pourtant tous en nous des silences douloureux.

L’homme n’a jamais autant communiqué qu’aujourd’hui. La technologie nous offre mille manières d’échanger.

Chacun d’entre nous a vécu de ces instants où toute phrase, tout mot sont devenus vains alors qu’ils se bousculent en nous. Bouillonnent, cherchent à jaillir en un geyser verbal qui emporterait sur son passage toutes les contradictions, toutes les incompréhensions.

 

Silence de ceux qui nous oublient.

Ils sont parfois loin et souvent trop proches pour rendre leurs silences acceptables.

Famille, amis, ils furent de nos intimes confidents. Témoins de nos joies, de nos peines et de nos questionnements. S’ils n’avaient pas toujours de réponses leur écoute allégeait pourtant les fardeaux.  Le plus souvent sans vraies raisons, l’éloignement et la distance s’installent petit à petit. Les pensées  se font plus rares, les mots disparaissent alors que se creuse ce fossé  qui deviendra bientôt infranchissable.

Nous restons alors sur nos faims, incrédules et amères, nous demandant ce qui nous a menés là.

Au fond, nous aimerions rompre ce silence. Retourner vers eux, leur dire que nous sommes simplement désolés d’avoir tant attendu. Mais la gêne et la fierté tueront souvent dans l’œuf toute tentative de dialogue. On n’osera pas.

 

Silence du jugement.

Le marteau, le couperet abattu. Décrétant de la valeur d’un acte, d’une vie, d’un être.

A l’énoncé les mots tombent telle une grêle d’automne, glaciale, impitoyable.  Puis l’orage se tait laissant le vide et le poids d’une culpabilité décidée peser sur qui en a été la cible.

Jugement légal ou pire, jugement social,  nulle phrase ne sera plus écoutée, nul mot ne saura racheter. Le verdict rendu ne se discute  pas.

Le temps, les actes, plus que toute tentative d’explication viendra parfois offrir un rachat, une réhabilitation, ouvrant un nouveau droit a la parole.

 

Silence de celui qui est parti.

Envolé  comme on aime le croire vers un monde meilleur.

Sa voix ne retentira plus à nos oreilles quand souvent nous aurions encore tant  à lui dire : « Attends un peu. Ne ferme pas tout de suite tes yeux sur cette éternité.  Attends. J’aimerais te dire encore comme tu as été important.  Te dire comme le monde ne sera plus le même  sans toi. »

Ces mots vains qui ne soulagent que celui qui les prononce.

Le silence  s’installera pourtant. Nous laissant avec nos phrases inachevées que nous ne pourrons désormais que ressasser pour nous-mêmes.

 

Silences de mes grands enfants.

Trop loin eux aussi, trop grands, trop occupés à construire leur vie de jeunes adultes.

Celui là est des plus douloureux. Jamais on ne cesse d’espérer un mot, une pensée désintéressée : « comment vas-tu ? » « Tu nous manques. »

Cela mettra des années qui sembleront des siècles à arriver. Quand il ne sera pas trop tard,  nous en seront si comblés  que nul bonheur ne paraîtra plus grand.

Dans l’attente nous parviendrons même  à nous réjouir du peu qu’ils auront à nous offrir : « peux tu me prêter ceci, m’aider pour cela ? »  Fausses ruptures de ce néant auxquelles nous répondrons pourtant avec empressement, trop heureux de pouvoir encore, pour un instant endosser notre habit de parent.

 

Silence de l’être aimé.

Le denier mot sorti de ces lèvres tant chéries, tant embrassées : «Non, je ne veux plus »

Puis plus rien, le vide.

Envolés, oubliés, les mots tendres, les rires, les sourires.  Plus de petites pensées au réveil et de torrides dialogues au coucher : « je pense a toi », « j’ai envie de toi » … ces phrases légères et si profondes que pourtant  je croyais te dire encore longtemps.

Un vide si pesant qu’une chape de plomb s’abat soudain sur mes épaules me laissant à genoux, presque rampant. On cherche alors l’erreur, la faute commise qui nous a menés à ce précipice duquel on pense ne jamais cesser de choir. On rembobine le film des semaines et des mois passés traquant l’indice, sachant pourtant bien que même si on trouvait la raison, cela n’y changerait rien.

Nous avons pourtant eu de si beaux silences. De ceux qui occupent l’espace. De ceux ou le dialogue des mots fait place au dialogue des regards, des mains, des corps.

 

Oui, il est parfois des silences magnifiques.

 

Philippe de Zaldivar pour easy2family

 

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