Maman est partie

16 Mai

 

Maman est partie

Tout est allé si vite ; je n’ai rien vu venir. Notre vie a basculé en quelques mois à peine.

Fanny en avait assez de vivre dans la région où nous étions, alors par amour, j’ai cédé ; quitté un boulot que j’aimais, pour remonter là, d’où nous venions. Par amour pour elle. Un amour inconditionnel. On avait trente ans et la vie devant nous.

Il a fallu trouver du travail. Pour moi, ça a été assez rapide, même si c’était moins excitant que le job d’avant. Fanny, elle, a décidé une reconversion professionnelle. Je l’ai encouragée. Elle a dû suivre un programme de formation pour travailler auprès d’une grande enseigne. C’est à ce moment -là que tout a commencé. Elle a rencontré d’autres recrues au sein de sa formation ; des jeunes gens. La vingtaine fraîche et l’insouciance encore chevillée au corps.

Tout à coup, elle a eu quinze ans, vingt ans. Elle s’est mise à sortir, à profiter de la vie comme si elle était célibataire ; je n’ai rien dit parce qu’elle semblait s’épanouir dans ce début de nouvelle vie. Je n’ai pas vu. Je n’ai pas compris. La mère de mes enfants, ma femme, ma petite princesse adorée, faisait des yeux de biche à un gamin de presque dix ans mon cadet. S’affublait de fringues de poupée, paradant telle une ado vivant ses premiers émois amoureux. Défilait devant nous, les yeux de mes gamins écarquillés devant maman déguisée.

Elle s’est éclatée, me laissant avec les mômes régulièrement pour aller s’évaporer dans les bras d’un jeune minet. J’en ai pris un sacré coup à l’amour propre. J’ai été un homme blessé. Trompé, meurtri, la lame de couteau plantée dans mon cœur et mon bas ventre. J’ai essayé de la rattraper, mais un matin elle est venue chercher ses affaires et elle s’est envolée.

Maman est partie. Et moi, je dis quoi à mes enfants ? Maman est partie, elle a déménagé. Deux mois sans réelles nouvelles. Parfois elle faisait une apparition, lâchait un « bisou mes bébés, maman vous aime » en deux minutes et demi, le temps de prendre la petite chose qu’elle avait oubliée.

Je me suis pris un platane. Un choc d’une violence inouïe qui m’a mis par terre. Je me suis senti mal, j’ai eu des angoisses, des suées, des mal êtres au bord de vaciller. J’ai étouffé, pleuré, eu la douleur clouée au ventre. Il a fallu que j’aille chercher au tréfonds de mon âme la force de continuer à assurer, pour mes enfants. J’étais seul, dans cet abandon fulgurant qui aurait pu me tuer.

Elle en a profité pour me bafouer un peu plus, abuser de ma faiblesse, rallier à elle sa famille. Je me suis pris la forêt toute entière en pleine tronche, j’ai sombré. J’ai dû consulter, me soigner, rester debout, retrouver des forces, ce putain d’instinct de survie qui nous tient et nous permet de rester droit dans ses bottines. Pour eux, mes petits lutins.

On a dû nous aussi déménager, se faire à cette nouvelle vie imposée, pas choisie, pas concertée. Maman est partie vivre sa vie et reviendra quand elle aura retrouvé ses esprits.

Je suis devenu plus fort, de ma colère, d’homme blessé, jeté à la mer, à l’amer.

Je me suis battu pour rester digne, lui céder de nouveau sa place de maman quand elle est revenue voir les enfants. Jamais je n’ai dit de mal d’elle face à nos deux amours, même si j’en crevais à l’intérieur.

Je suis resté un papa, qui sait qu’une maman reste toujours une maman. Celle de mes enfants.

Il m’en a fallu du temps pour me reconstruire, et je suis encore en chantier aujourd’hui. Mais les petits vont bien, et leur maman est présente dans leur vie, à sa façon. Même si l’épisode « maman est partie » est inscrit je ne sais comment dans leurs petites têtes innocentes, mais absorbantes, comme des éponges.

Voici l’histoire de Christophe, la sienne, la vôtre peut-être aussi, pour un petit bout, ou son entièreté à quelques détails près. L’histoire d’un papa qui a fait face contre vents et marées Qui aurait pu chaviré, tombé, perdu tout au fond de son chagrin, fauché par la violence du virage de son existence.

Il s’est battu, se bat encore.

Battez-vous, rien n’est jamais fini, même quand la terre semble s’écrouler sous vos pieds.

Virginie Lammens pour Easy2family, avec mes remerciements à Christophe pour sa confiance et le témoignage d’une vie. La sienne.

Pas de commentaire.

Laisser un commentaire