Je n’aime pas la mer

18 Sep

Je n’aime pas la mer.

 

Aujourd’hui  un nouvel élève est arrivé  dans ma classe.

Il est grand pour son âge.  Beau aussi.  Sa peau a la couleur du chocolat et il a de grands yeux sombres qui semblent ne jamais cesser d’être surpris.  Il s’appelle Amadou.

La maîtresse nous l’a présenté  en nous expliquant qu’il venait de très loin. Quelque part de l’autre côté  de la méditerranée.

Amadou est drôle. Dans son pays l’école  doit être plus sévère que chez nous car il est le seul à se lever et à se tenir bien droit à côté  de son pupitre dès qu’un adulte entre dans la classe. Lorsqu’il  veut parler il lève le doigt en disant « maîtresse » avec cet accent qui fait sourire tout le monde.

A midi,  la maîtresse m’a chargé  d’aider Amadou à trouver son chemin vers la cantine.

J’ai été content qu’elle me choisisse, j’aime me faire de nouveaux  copains.  Je suis curieux, bavard. Du moins, c’est ce que les adultes disent de moi.  On a tout de suite parlé  avec Amadou.

 

-Tu viens d’où ? Je suis allé  en Afrique une fois. J’étais petit je ne me souviens pas très bien.  Sauf des éléphants et de la mer  très chaude.

 

– Je n’aime pas la mer. De toute façon, dans mon pays il n’y  a pas la mer.

 

– Toi aussi tu as trouvé  que le voyage était trop long ?  Ça je m’en souviens.  Je ne pouvais presque pas bouger dans l’avion.

 

Amadou a souri  et m’a regardé d’un air curieux.

 

-C’est comment l’avion ?  Pourquoi on ne peut pas bouger ? C’est tout petit dedans ?

 

-Tu te moques de moi, c’est ça ?

 

Amadou ne se moque pas. Il n’a jamais pris l’avion. Il m’a  raconté  son voyage pendant que nous mangions :

 

-Un jour mon père  a vendu tout ce que nous avions.  Même  nos jouets  à mes sœurs et moi. Il nous a dit que nous devions tous partir très loin, que ce serait difficile mais que  nous n’avions pas le choix.

Pourtant juste avant de monter dans le camion, le passeur a dit que nous n’avions pas assez d’argent pour tout le monde. On a beaucoup pleuré, maman mes sœurs et moi lorsque le camion est parti en laissant mon père sur la piste.

Après on a changé  deux fois de camion. Toujours la nuit.  Il fallait se dépêcher, ce n’était pas pratique car on était très nombreux et on se cognait partout parce qu’il n’y avait pas assez de place pour tout le monde. Peut- être que c’est comme ça  aussi dans les avions ?

Et puis ensuite on a marché  pendant un jour entier. Mais pas sur la route ça on ne devait pas être vu. C’était  très long et fatigant. Je devais aider ma mère  à porter ma petite sœur qui n’arrivait pas à nous suivre.  Les passeurs nous disaient toujours de nous dépêcher.  Si quelqu’un tombait ou se faisait mal. On ne devait pas l’attendre.

Un matin on est arrivé  à la mer.  Mais on a dû rester caché  dans une cabane,  il y avait moins de monde qu’au début.  Je ne sais pas où sont partis les autres. Peut -être que certains ont décidé  de retourner chez eux. J’aurais aimé que l’on fasse pareil. J’avais envie de retrouver mon école.  En plus, tu sais, mon père était mon instituteur, on faisait toujours le chemin ensemble  pour aller en classe. Mais maman  me disait que ma nouvelle école serait cent fois mieux. Elle avait raison.

Quand la nuit est arrivée on nous a fait monter dans un  bateau.  On est parti de la plage. Comme toi je me rappelle que l’eau était chaude. Mais je n’ai pas aimé quand il a fallu nager jusqu’au  bateau.  Je n’avais jamais fait ça avant.  J’avais peur à cause des vagues et des choses gluantes que je sentais dans l’eau.  On se tenait tous la main. Les grands ont aidé les petits à monter à bord. A ce moment- là  d’autres gens ont dû arriver car le bateau était vraiment très rempli. On pouvait à peine s’asseoir.

Quand le soleil s’est levé on était déjà loin, on ne voyait que de l’eau autour de nous. Je ne sais pas si dans les avions on te donne à boire. Mais dans ces bateaux là on ne te donne rien. Pourtant il faisait  très chaud.

On devait essayer de ne pas bouger et de se cacher le plus possible pendant la journée.  Tout le monde avait peur qu’un autre bateau nous voie. Ils avaient peur qu’on se retourne aussi.  Les adultes en parlaient entre eux en chuchotant, mais je les ai entendus.

Une autre nuit est arrivée.  Tout le monde était content de retrouver de l’air frais  et de pouvoir  bouger un peu plus sans avoir peur d’être vu.

Peut -être qu’on n’aurait pas dû bouger. Car le bateau a commencé à bouger dans tous les sens et tout le monde s’est mis à crier.  Il faisait déjà noir  quand on s’est retourné et cette fois, l’eau  était froide. Je n’ai pas lâché  la main de ma mère ni celle de ma petite sœur. J’avais très peur et très froid. On entendait les gens crier des prénoms et d’autres qui répondaient en criant aussi. Mais on ne voyait rien.

Et puis il y a eu une grande lumière. Et des gens nous ont aidés  à monter dans un  très gros bateau rouge. Il y en avait même  plusieurs.

Là  c’était beaucoup mieux car on a eu à boire, à  manger et des couvertures. Mais maman pleurait  car on a perdu ma grande sœur. Maman dit que la mer l’a  gardée et qu’il faut prier pour elle.  Moi je crois qu’elle est montée dans un des autres bateaux rouges et qu’elle nous retrouvera bientôt.

 

Voilà. C’est comme ça que je suis venu. Enfin, après il y a eu aussi le train et le bus pour arriver jusqu’ici. Mais ça  j’ai bien aimé.

Maman m’a  expliqué  que ton pays allait nous protéger parce que mon père avait écrit  des choses qui embêtaient le président de mon pays.  J’espère qu’il nous rejoindra bientôt. Peut- être qu’il pourra être professeur dans cette école et qu’on fera encore le chemin ensemble.

 

Et toi ? Raconte- moi ton voyage en Afrique c’est comment l’avion ?

 

-Je te raconterai demain. On doit retourner en classe.

 

 

Aujourd’hui je me suis fait un nouveau copain. Il est un peu différent des autres. Il n’aime pas la mer. Je ne comprends pas très bien pourquoi il  a  dû faire ce long voyage dans ces conditions  mais j’espère qu’il retrouvera son père  et sa sœur.

Je suis sûr que ce sera un bon copain car il est presqu’aussi curieux et bavard que moi.

 

 

Philippe de Zaldivar pour Easy2family

 

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