Chouchou (eh oui, j’ai un enfant préféré)

26 Jan

« Non mais vous n’y pensez pas ! Avoir un enfant préféré, moi ? C’est du grand n’importe quoi, c’est impossible, inacceptable ! ».

Inacceptable pour qui ? Pourquoi ? Ce mot existe bien dans le dictionnaire. C’est donc qu’il renvoie à un concept réel, celui d’une préférence très nette pour un individu.

On accepte volontiers l’idée qu’à l’école la maîtresse a un chouchou, et on s’en souvient même encore très bien alors que l’on a atteint l’âge adulte. Parfois c’était nous, ce favori, ce préféré, l’objet de toutes les attentions de la maîtresse. La maîtresse qui nous regarde toujours de manière bienveillante et qui nous pardonne bien plus facilement qu’aux autres nos erreurs ou nos bêtises. Parfois le chouchou c’était l’autre là, vous savez, celui qui sait tout, qui répond juste et plus vite que tout le monde. Celui qu’on déteste, qui n’est pas notre copain. D’ailleurs, il a bien une tête de chouchou tiens !

Ah bon ? Le chouchou à l’école a donc une tête particulière ? C’est l’intello de service avec ses lunettes et son petit pull marine ? Allons, allons, soyons raisonnables et objectifs.

Plus tard, devenu adulte, au sein de votre travail, de votre environnement professionnel, vous êtes encore parfois tenté(e) de penser que votre collègue a droit à un traitement préférentiel…à certains privilèges dont vous ne jouissez pas. Vous ne vous dites peut-être pas que c’est le chouchou ou la chouchoute du patron parce que vous auriez l’air puéril, mais on vous entend le penser du bout du couloir.

Chouchou. Répétition du mot « chou », deux fois. C’est d’ailleurs parfois comme ça qu’on appelle son chéri, sa dulcinée, celui ou celle que votre cœur a choisi (e) de préférer parmi tant d’autres.

Alors pourquoi cette idée serait-elle irrecevable quand il s’agit de nos enfants ? Parce qu’on vous a appris que l’amour « ça ne se partage pas, ça se multiplie », et qu’on aime tous ses enfants de la même façon ? Parce que c’est comme ça qu’on doit faire ?

Sinon quoi ?

Sinon vous ne savez plus vous regarder dans le miroir et vous craignez le regard courroucé et désapprobateur du reste de la société, de votre famille, de vos amis. Vous faites face à un profond sentiment de culpabilité, de honte. Non, non, vraiment, vous n’avez pas d’enfant préféré, c’est un truc qu’inventent les enfants quand par inadvertance vous avez offert une part de gâteau plus grande à l’un d’entre eux. Vous avez raison. C’est eux qui fantasment la réalité…quand vous appelez l’un d’entre eux par son prénom tandis que vous appelez l’autre par un doux sobriquet qui en dit long : « mon petit roi, mon bébé d’amour, ma princesse, Chouchou. »

Arrêtons là si vous voulez bien les dénégations inutiles et vaines. C’est peut-être difficile à porter, à accepter, à assumer, mais certains d’entre vous osent l’avouer. Oui, j’ai un enfant préféré.

C’est un aveu qu’on ne vous laisse pas faire, mais il peut vous aider à voir clair sur certaines réalités, sur certains sentiments, certaines frustrations, certains conflits présents à la maison. Levons le voile si vous le permettez sur cette vérité inavouable, en toute humilité.

Le chouchou peut l’être pour différentes raisons. Il peut être le premier né, parce qu’il a fait de nous le père, la mère. Parce qu’il nous a fait vivre les toutes premières fois, les premiers émois, les premières extases devant ce petit bout de chou dans son berceau. Ce petit bout de chou-chou.

Il peut aussi être le petit dernier, parce que c’est le « petit », celui qu’on verra toujours comme tel, mais surtout celui qui signifie que c’est la dernière fois qu’on éprouvera ces fameux émois, et qu’il faut en profiter, quitte à maintenir ce petit dernier dans son statut de « petit », même devenu grand.

Il peut être aussi cet enfant parfait, si facile à vivre, si jovial, qui nous accueille toujours à bras ouverts, qui ne pose jamais le moindre problème, au contraire de ses frères et sœurs. Ce peut être aussi cet enfant dont la grossesse a été un enchantement, alors que celle de votre autre enfant a été si douloureuse, si pénible, si synonyme de souffrances physiques et psychiques. C’est peut-être ce fils tant attendu, après n’avoir eu que des filles.

Ou enfin, c’est peut-être cet enfant qui vous ressemble tant, en qui vous vous voyez, vous projetez un avenir tout tracé. Ce petit miroir, reflet de votre narcissisme enfoui profond, mais bien là.

Avoir un enfant préféré, un chouchou, ne signifie pas que vous n’aimez pas vos autres enfants. Mais ils peuvent être amenés à en souffrir si ce sentiment se transforme en privilège plutôt qu’en préférence. Vous ne pourrez pas empêcher la jalousie au sein d’une fratrie. Vous l’avez éprouvée vous-même et l’éprouvez peut-être encore aujourd’hui.

Mais ce qui doit vous interpeler n’est pas tant le fait d’avoir une préférence somme toute parfaitement en accord avec notre nature humaine, mais bien ce que vous en faites. Si cette préférence vous conduit à traiter différemment vos enfants en accordant à l’un de façon répétée et sans justification aucune ce que vous refusez à l’autre, alors vous risquez de faire vivre à celui ou celle qui n’est pas l’élu(e), de vivre une énorme insécurité affective. Cette dernière pourra même conduire cet enfant à faire tout et n’importe quoi pour attirer votre attention, pour que vous le regardiez et le rassuriez de votre amour qu’il croira uniquement dévolu à l’autre.

Vous aimez vos enfants, c’est indéniable. Et ça, personne ne peut vous l’enlever. Etre prêt à accepter l’idée qu’on a une préférence pour l’un ou l’autre est un sentiment culpabilisant, mais cela ne fait pas de vous un monstre.

Parlez-en, osez. Vous verrez.

 

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